Le psychanalyste :
- Qu’est-ce qui vous amène, Monsieur Frankenstein ?
- J’ai l’impression d’être un puzzle mal collé. Les gens me regardent comme si j’étais un monstre.
- Ah ! C’est un cas classique de paranoïa. Vous avez besoin d’une psychanalyse de 30 ans. Ce sera très intéressant de prendre conscience que vous en voulez à vos parents.
- Je n’ai pas de parents.
- Il est encore plus nécessaire d’en vouloir à ses parents, quand on n’en a pas.
- Le savant qui m’a créé, est-ce mon père ? Il ne m’a pas très bien réussi.
- Oui, c’est le complexe d’Oedipe. Vous voulez le tuer pour coucher avec votre mère.
- Pourquoi voudrais-je le tuer ? Alors qu’il est le seul à m’avoir donné de l’amour ?
- Votre amour filial masque la haine. Vous dissimulez votre colère contre lui, en prétendant l’aimer.
- Ah, je n’avais pas compris : quand on aime, c’est parce qu’on hait ?
- Bien sûr, c’est la diffraction compensatoire par refus du réel.
- En plus, docteur, il était veuf. Donc coucher avec sa femme…
- Raison de plus ! Vous voyez, tout s’éclaire déjà ! Vous prenez conscience qu’il faut tuer le père. Et vous prenez conscience que vous lui en voulez de vous avoir volé la femme de votre vie, sa femme, en vous créant après sa mort.
- Donc, en plus d’avoir une sale gueule, je dois devenir un assassin incestueux ?
- Tout se joue au niveau du symbolique, Monsieur Frankenstein. Vos tendances morbides sont le résultat des traumatismes de l’enfance. Nous retracerons l’histoire dramatique de votre passé, l’horreur de votre roman familial empli de non-dits et de douloureux secrets de famille. Vous êtes jaloux de vos frères et soeurs qui accaparaient l’amour de vos parents !
- Je suis fils unique.
- Donc vous en voulez à ces frères et soeurs d’être manquants, quand vous avez besoin d’eux ! Vous risquez la décompensation !
- Je n’ai pas de passé, ni famille, je suis né comme ça, à l’âge adulte.
- C’est le déni. Vous niez avoir un passé, car il est très douloureux.
- Effectivement, docteur, je suis un patchwork de cadavres.
- Quelle magnifique interprétation du signifié ! Vous vous vivez comme un cadavre animé. Votre surmoi vous interdit le passage à l’acte, donc vous refoulez vos pulsions morbides. Il faut chercher les causes profondes de votre dépression.
- Je ne suis pas déprimé, docteur.
- Ne vous inquiétez pas, ça viendra.
- J’aimerais juste mener une vie normale, travailler, jouer au foot, apprendre à me servir d’un ordinateur… Etre heureux.
- La recherche du bonheur est l’expression de l’angoisse… Et avec les femmes ?
- Je ne sais pas. Elles ne sont pas attirées par moi.
- Classique : complexe de castration. Vous avez peur d’être happé par le vagin.
- Happé par un vagin ? Je crois que j’aimerais ça, docteur.
- Voyez, vous vous opposez à ce que je dis. C’est la résistance au changement.
- Ah, je résiste à changer ? Je croyais justement que j’avais envie de changer ?
- C’est l’illusion transférentielle qui se joue dans le Ça. Vous avez trop de bénéfices secondaires à rester dans le manque et la frustration.
- Donc, docteur, je suis satisfait de mon sort, mais je préfère me plaindre ?
- Oui, car pendant que vous vous plaignez de votre tête affreuse, vous évitez d’examiner les causes profondes de votre incapacité de vivre.
- Est-ce que la psychanalyse va changer ma gueule en 30 ans ?
- Oui, avec le temps. Et 30 ans, c’est à peu près votre espérance de vie. C’est aussi la durée du prêt pour mon château.
- Merci, docteur. Grâce à vous, je me sens un autre homme. En entrant dans votre bureau, je croyais que j’avais une sale gueule. Maintenant, je sais que je veux tuer mon père, coucher avec sa femme, que je suis frustré et angoissé, que j’ai un complexe de castration, et que j’ai été gravement traumatisé durant l’enfance que je n’ai pas eue. J’ai aussi la haine contre mes frères et soeurs absents ! Que de belles perspectives ! Avec vous, vais-je guérir ?
- Non, la guérison viendra par surcroît. La guérison, c’est dérisoire. C’est bon pour les charlatans qui prônent la vulgaire efficacité. Permettre aux clients d’être heureux, vous en conviendrez, ce n’est pas une démarche scientifique. L’important, c’est de liquider vos fantasmes afin de souffrir en pleine conscience, pour atteindre l’indispensable dégoût de soi-même.
- Merci, docteur, dit Frankenstein en posant sur la table un billet de 500 euros, prix de la consultation.
En sortant du bureau du psychanalyste, Frankenstein sifflotait. Il avait pris la décision de ne pas donner suite.
Il se sentit plein de reconnaissance envers le psychanalyste : il venait de gagner de nombreuses années de belle vie. En effet, selon l’adage, la psychanalyse mène à tout, à condition d’en sortir, ou ne pas y en entrer.
Il donna un coup de pied dans une boîte de conserve. Un enfant la lui renvoya en souriant. Ils jouèrent un moment. Il faisait beau.
Il croisa une femme au visage couvert de cicatrices, qui lui rendit son sourire.
- Madame, osa dire Frankenstein, vous êtes magnifique.
Elle rougit légèrement. Enhardi, il insista :
- Comment faites-vous pour être heureuse, Madame ? Pour vous accepter ?
- Oh, c’est simple : j’ai eu un accident de la route. J’ai rendez-vous chez une chirurgienne esthétique. Elle va atténuer ou enlever les cicatrices.
- C’est aussi simple que ça ?
- Changer est simple, si on prend la bonne méthode.
- Et pour le moral ?
- Je suis en psychothérapie. Il existe aujourd’hui au moins 20 méthodes qui vous permettent de vous accepter et d’être heureux. En quelques mois. Certaines méthodes agissent même en quelques minutes.
Elle sortit un carnet de sa poche, nota le numéro de téléphone de sa
chirurgienne et de son psychothérapeute, et lui tendit le papier.
Effectivement, quelques mois plus tard, Frankenstein était devenu un autre homme. Personne ne se retourne sur lui dans la rue.
Hier, vous l’avez croisé sans le reconnaître.
Bernard Raquin (c) 2010
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